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October 29, 2008

POLITIQUE

Politique Internationale - La Revue n°118 - HIVER - 2008
Lors des élections législatives du 24 novembre 2007, après plus de onze ans de pouvoir conservateur, l'Australie a donné la victoire aux Travaillistes et à leur dirigeant Kevin Rudd, qui succède ainsi à John Howard au poste de premier ministre. Cette victoire est nette et sans appel : les Travaillistes ont gagné vingt sièges supplémentaires dans une Chambre des Représentants qui en compte cent-cinquante et obtiennent une majorité confortable. La coalition conservatrice Parti libéral-Parti national a été victime d'un véritable raz de marée. Une demi-douzaine de ministres ont perdu leur siège de député, au premier rang desquels John Howard lui-même, qui détenait la circonscription de Bennelong, à Sydney, depuis 1974. C'est la première fois depuis 1929 qu'un premier ministre subit pareille humiliation. Le déplacement de voix en faveur des Travaillistes surpasse même celui qui, en sens inverse, avait porté Howard au pouvoir en 1996 (1).La victoire travailliste n'a rien d'inattendu : pas moins de cent sondages successifs l'avaient annoncée ; et même si l'avance qu'ils prédisaient aux Travaillistes s'était un peu amenuisée en fin de campagne, elle restait décisive. Cette victoire conserve tout de même quelque chose de paradoxal, tant il est rare en Australie que l'oppposition l'emporte lorsque la situation économique du pays n'inspire pas d'inquiétude particulière (2). Comment donc expliquer que John Howard - considéré par Francis Fukuyama comme « l'homme politique occidental qui a le mieux réussi au cours des quinze dernières années » (3) - ait perdu son dernier pari après quatre succès électoraux consécutifs ? Faut-il en conclure que l'Australie a voulu donner un coup de barre à gauche ? La campagne très prudente menée par Kevin Rudd, son souci constant de ne pas effaroucher l'électorat en adoptant des positions radicales, son conservatisme affiché en matière de gouvernance économique et morale, donnent à penser qu'on assiste plus à un recentrage qu'à un véritable virage à gauche.
L'usure du pouvoir
Le succès de l'opposition n'implique pas un rejet franc et massif de la politique menée par la coalition conservatrice, à l'exception de quelques points spécifiques comme la refonte du droit du travail ou la lutte contre le réchauffement climatique. Le gouvernement de John Howard pouvait se targuer d'un bon bilan économique. La croissance restait soutenue (3,3 % par an en moyenne depuis 1990, et 3,8 % en 2007), portée entre autres par les besoins de la Chine en matières premières, et le taux de chômage était en passe de descendre au-dessous de 4 %. Les Australiens avaient conscience de vivre une période de prospérité, qu'ils attribuaient volontiers à la compétence de l'équipe au pouvoir, même si elle devait beaucoup aux réformes structurelles mises en place par les gouvernements travaillistes de Bob Hawke (1983-1991) et de Paul Keating (1991-1996). Certes, quelques nuages montaient à l'horizon : l'inflation redressait la tête, poussant la Banque centrale australienne, la Reserve Bank, à relever régulièrement ses taux d'intérêt ; la crise américaine des « subprimes » n'avait pas dit son dernier mot ; et la hausse des prix de l'immobilier menaçait le grand rêve d'une Australie où chacun serait propriétaire de son logement. Dans l'ensemble, toutefois, les Australiens ne se plaignaient guère de leur situation. John Howard conservait plus de 50 % d'opinions favorables - un score remarquable après tant d'années à la tête du pays.
Malgré tout, il semble que Howard ait été en premier lieu victime de l'usure du pouvoir. L'Australie aspirait au changement. Pendant la campagne, Kevin Rudd n'avait cessé de souligner l'âge du premier ministre (68 ans), le fait qu'il était en bout de course, à court d'idées nouvelles et de projets pour le pays. L'annonce par Howard que, si sa coalition remportait les élections, il n'irait pas au bout de son mandat et qu'après un an et demi ou deux ans il passerait les rênes à son ministre du Trésor Peter Costello (dont la popularité était médiocre) renforçait l'impression qu'il était mûr pour la retraite. Comment accorder le moindre crédit aux engagements d'un homme qui ne serait bientôt plus là pour en répondre ?
Face à lui, Rudd donnait l'image d'un homme neuf, relativement jeune (50 ans), compétent et honnête, dont le sang-froid et la modération écartaient tout risque d'aventurisme (contrairement à Mark Latham, qui avait mené bataille contre Howard en 2004 et dont le tempérament excessif, voire brutal, avait fini par inquiéter si fort l'électorat que celui-ci s'était détourné de lui). Avec son slogan « New Leadership », le dirigeant travailliste incarnait le changement sans risque. Ses engagements - supprimer « Work Choices », le nouveau code du travail mis en place par Howard et très contesté par les salariés, ratifier le Protocole de Kyoto, demander pardon aux Aborigènes, remettre le projet républicain sur les rails, impulser une « révolution » en matière d'éducation - rencontraient un écho indiscutable dans la population. Même si Rudd restait un personnage quelque peu énigmatique, l'Australie était prête à tourner la page de l'ère Howard.
Erreurs et faiblesses de John Howard
Cette lassitude ne s'explique pas seulement par le passage des ans. Le désenchantement de l'électorat tenait aussi à la personnalité de John Howard et à la marque qu'il avait imprimée à son gouvernement. Ses mensonges et ses faux-fuyants avaient fini par mettre à mal sa crédibilité. Pour se justifier de n'avoir pas tenu certaines promesses faites en 1996, à la veille de sa victoire sur Paul Keating (à propos de l'assurance maladie, des retraites ou de la réconciliation avec les Aborigènes), il avait déclaré qu'il s'agissait de promesses « périphériques » (« non-core ») - un oxymoron qui dissimulait mal le cynisme d'un politicien prêt à tout pour arriver au pouvoir et s'y maintenir. En 2001, il accusa des demandeurs d'asile d'avoir jeté leurs propres enfants à la mer comme moyen de chantage à l'égard du gouvernement. Il maintint ses accusations après que la fausseté de celles-ci eut été démontrée, prétendant que l'information n'était pas remontée jusqu'à lui. Il adopta la même ligne de défense lorsque furent révélés deux scandales : celui de l'Australian Wheat Board, organisme semi-public chargé de la vente du blé australien à l'étranger, qui avait versé des pots-de-vin d'un montant de près de 300 millions de dollars au régime de Saddam Hussein pour conserver le marché irakien ; et celui du financement de projets régionaux en 2007, qui favorisait outrageusement les circonscriptions détenues par la majorité d'alors et qui contrevenait dans bien des cas aux règles mêmes édictées par le gouvernement pour que le processus soit transparent et équitable. Howard n'était tout bonnement pas au courant, personne ne lui ayant parlé de tout cela... Tout aussi mensongères étaient ses affirmations, début 2003, lorsqu'il disait n'avoir pas encore pris de décision sur une participation éventuelle de troupes australiennes à l'invasion de l'Irak par les États-Unis. En fait, les préparatifs étaient engagés de longue date lorsque Howard faisait publiquement semblant de réfléchir encore à la question.
Des libertés avec la démocratie
D'autre part, John Howard, tout à son souci de rester au pouvoir, a quelque peu laminé les traditions démocratiques de l'Australie. Il n'a jamais hésité à se venger des fonctionnaires qui communiquaient aux médias des informations qu'il souhaitait voir rester confidentielles. Les « whistleblowers » (tireurs de sonnettes d'alarme) - qu'il s'agisse d'Andrew Wilkie, fonctionnaire au ministère de la Défense, à propos de la guerre en Irak, ou d'Allan Kessing, fonctionnaire des douanes, au sujet des failles de la sécurité dans les aéroports - ont été contraints à la démission ou traînés devant les tribunaux. La haute fonction publique australienne, censée donner au gouvernement des avis « francs et courageux », a compris qu'il était dangereux d'exprimer des opinions que les politiques ne souhaitaient pas entendre et s'est donc auto-censurée. Selon l'organisation Reporters sans frontières, l'Australie se classait au 12e rang mondial pour ce qui est de la liberté de la presse en 2002, mais était dégringolée au 50e rang l'année suivante, passant derrière l'Albanie et le Ghana (4).
Si l'on ajoute à cela le traitement indigne infligé aux demandeurs d'asile, systématiquement placés en détention - enfants compris - ou exilés sur l'île lointaine de Nauru, et le refus obstiné de Howard de demander pardon aux Aborigènes au nom de la nation pour les torts immenses qu'ils avaient subis, (refus qui avait fait échouer le grand projet de réconciliation des années 1991 à 2000), ainsi que le suivisme éhonté du gouvernement à l'égard de l'administration Bush aux États-Unis, on comprendra que les Australiens aient fini par s'apercevoir que les pratiques de l'exécutif donnaient de leur pays une image internationale de plus en plus négative. Même si ces questions ne les affectaient guère dans leur vie quotidienne, ils ne pouvaient rester éternellement indifférents à cette dégradation, qui fit dire à Paul Keating que, sous le régime de Howard, l'Australie avait « perdu sa boussole morale » (5).

Posted by scarlet at October 29, 2008 6:59 PM

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